Génération Winona

Premiere (FR), March 1995

GÉNÉRATION WINONA

By Jean-Paul Chaillet

En 17 films Winona Ryder a fait un sans faute. A 23 ans — elle est née le 20 octobre [sic] 71 –, elle contrôle totalement sa carrière. A l’occasion de la sortie française de “Génération 90”, elle nous a accueillis dans sa maison de Los Angeles. Avec un sourire sérieux.

Elle ouvre la porte de sa maison de Beverly Drive en jeans et teeshirt blanc, chaussée de mignonnes mules en éponge. Ses grands yeux noisette dévorent un visage sans maquillage. Winona Ryder ressemble à un faon. Dans le vaste salon à la vaste cheminée, un sofa confortable fait face à une télévision géante. Par terre, des tas de cassettes vidéo. Dans l’air, une odeur de bougie parfumée et de feu de bois. Elle s’exprime avec clarté, soucieuse avant tout de bien se faire comprendre.

Lucas (inédit, 86) de David Seltzer.

Mon premier film. A l’époque, ma famille habitait Petaluma, une petite ville au nord de San Francisco. Pour nous, Hollywood représentait un endroit bizarre dont nous ne savions rien. En revanche, j’avais déjà une idée très claire de ce que je voulais et des scénarios qui me plaisaient. Si j’avais habité Los Angeles, j’aurais peut-être réagi différemment, davantage en termes de carrière. Mais dans mon trou, c’était simplement une question d’aimer ou non ce que je lisais. On devait certainement me trouver insupportable de refuser autant alors que je n’avais encore rien tourné… J’étais plutôt snob à mes débuts, mais je me félicite d’avoir été difficile aussi tôt. Mon premier jour devant la caméra a été horrible. Je ne connaissais absolument rien au langage du cinéma: moteur, ça tourne, clap, action… Trop timide pour demander quoi que ce soit, j’ai fait semblant de savoir. C’était la première fois que je me retrouvais entourée d’autant d’adultes. On ne peut pas dire qu’ils étaient méchants, mais sur un plateau, ils ne savent généralement pas comment se comporter avec des gosses comme nous. Je garde du tournage une impression de précipitation. Cela dit, j’ai appris très vite. A l’école de théâtre, mon problème, c’était de ne pas parler assez fort. Au cinéma, ce n’est pas gênant. Lucas a été une expérience idéale pour me familiariser avec la technique. Mais j’ai véritablement commencé à aimer ce métier en faisant mon second film.

Square Dance (inédit, 87) de Daniel Petrie.

Après Lucas, je suis retounée au lycée parce que mes parents tenaient à ce que je poursuive mes études. Je n’ai pu tourner à nouveau que pendant les vacances scolaires suivantes. Cette fois. l’expérience a été formidable. D’abord parce que le rôle était un véritable challenge. Un personnage qui était mon opposé absolu. A l’époque, j’avais 14-15 ans et la puberté m’avait frappée de plein fouet! Je me trouvais idiote, mal dans ma peau. Au départ, j’ai été très impressionnée par Jason Robards et Jane Alexander. Mais tous deux se sont révélés d’excellents professeurs. C’était fascinant d’observer la manière dont ils se préparaient. J’ai d’abord cherché à les copier. Et puis, à mon tour, je me suis immergée dans mon personnage. La caméra était devenue un objet secondaire.

Beetlejuice (id., 88) de Tim Burton.

J’avais 15 ans pendant ce tournage et je sortais d’une autre année de lycée. Je me souviens très bien de mon premier entretien avec Tim Burton. A l’époque, je cultivais un look lugubre, j’étais dans ma période tout en noir. En entrant dans le bureau, il était là, mais je ne pensais pas qu’il s’agissait de lui parce que je n’aurais jamais pensé qu’un réalisateur puisse avoir l’air aussi jeune et aussi branché. Dans un sens, on se ressemblait presque: on avait les mêmes cheveux noirs ébouriffés et on était tous les deux intégralement habillés de noir. Nous avons discuté et j’ai eu le rôle. Le fait que je corresponde déjà physiquement au personnage a dû aider. D’aillleurs, dans le film, je porte mes propres fringues la plupart du temps. Tim possède une manière de mettre en scène complètement différente. Ses indications, il les donne surtout avec les mains. Entre nous, c’était presque de la télépathie. Je savais exactement ce qu’il attendait de moi sans qu’il ait besoin de me parler.

1969 (inédit, 88) d’Ernest Thompson.

Oh, mon Dieu! Je suis donc retournée une fois de plus au lycée, mais cette fois c’était l’horreur. Je n’étais plus anonyme: j’étais devenue la fille qu’on avait vue dans Beetlejuice. J’étais constamment dévisagée et importunée par les autres élèves. C’était la premiére fois qu’on me reconnaissait et au départ, je pensais que j’aimerais être l’objet d’autant d’attention. Mais je déteste ça: ça me donne l’impression que quelque chose cloche chez moi. A la lecture du scénario de 1969, j’.’ii été atterrée par sa médiocrité. J’ai donc décidé de donner la pire audition possible afin de ne pas avoir le rôle. Du coup, j’ai vraiment été très étonnée de le décrocher. J’ai accepté uniquement pour ne pas retourner en classe, en me disant que personne n’irait voir le film! L’expén’ence n’a pas été aussi désagréable que ça. Robert Downey Jr. était vraiment très drôle et nous nous sommes bien amusés à jouer sur le mode comique des scènes supposées dramatiques. Une chose encore: le réalisateur était un sale type.

Fatal Games (Heathers, 89) de Michael Lehmann.

Probablement le tournant décisif de ma carrière. En fait, j’avais obtenu le script par un ami qui n’était pas supposé le faire lire. Côté originalité, ça dépassait largement Beetlejuice et je me suis instantanément sentie connectée. Au point d’en être totalement obsédée. Il y avait là un humour que je n’avais encore jamais lu nulle part. C’était la première fois qu’on ne traitait pas les adolescents avec le paternalisme habituel, avec condescendance. J’ai téléphoné à Michael Lehmann pour lui dire que c’était te meilleur scénario que j’avais jamais lu, que je tenais à faire ce film et qu’il n’aurait même pas besoin de me payer. Je n’ai jamais refait ça depuis! Nous sommes allés présenter le film sur divers campus des Etats-Unis et on nous a carrément accusés d’être irresponsables et de nous moquer du suicide chez les adolescents. Aujourd’hui, c’est encore le film pour lequel je reçois le plus de courrier de la part d’adolescents… Le réalisateur et le scénariste [Daniel Waters] sont toujours mes meilleurs amis et j’essaie de les persuader d’écrire une suite…

Great Balls of Fire (id., 89) de Jim McBride.

Un tournage amusant, malgré la pression: il s’agissait d’une grosse production pour un grand studio. Le plus excitant a été de côtoyer tous ces musiciens. J’ai passé la plupart de mon temps à traîner avec eux clans les studios Sun cie Memphis [là où Elvis a enregistré son premier disque]. J’ai acheté ma première guitare là-bas.

Welcome Home, Roxy Carmichael (inédit, 90) de Jim Abrahams.

Pas vraiment ce que j’appellerais une bonne expérience. J’avais beaucoup aimé le scénario quand j’avais 14 ans et en plus j’étais amie avec l’auteur. Mais j’étais trop ‰gée quand j’ai fait le film. Cependant, comme c’était la première fois qu’un film pouvait se monter à cause de moi, je n’ai pas pu dire non.

Les Deux Sirènes (Mermaids, 90) de Richard Benjamin.

Le film était prévu pour Emily Lloyd et devait être réalisé par Lasse Hallström. Frank Oz lui a succédé, avec Cher, Christina Ricci et moi. Puis Oz a été renvoyé. remplacé par Benjamin. Nous avons dû retourner des scènes déjà en boite. C’était la première fois que je n’avais pas beaucoup de temps de libre entre deux films. J’étais épuisée. Mais comme à l’époque j’étais en vogue, j’avais l’impression qu’il ne fallait rien refuser. C’est un film que j’aime beaucoup parce qu’il dépeint bien l’inconsistance des adolescents et leurs sautes d’humeur.

Edward aux mains d’argent (Edward Scissorhands, 90) de Tim Burton.

J’ai lu le scénario à Boston, pendant le tournage des Deux Sirènes. J’ai accepté surtout pour retourner avec Tim et Denise Di Novi [la productrice attitrée de Burton]. A l’époque, je vivais avec Johnny [Depp] et c’était l’occasion pour nous de faire un fllm ensemble. Avec Tim. ma position était simple: j’étais prête à faire sans réserve ce qu’il voulait! Si je le pouvais, te ne travaillerais qu’avec les mêmes gens à chaque fois.

Night on Earth (id., 91) de Jim Jarmusch.

Je suis une fan absolue de Jim. Une de mes amies m’avait proposé de le contacter. J’étais un peu rèticente à cette idée, supposant qu’à ses yeux je devais représenter l’équivalent de Farrah Fawcett. Lui, un cinéaste indépendant de prestige et moi, une actrice d’Hollywood. J’avais un peu honte à l’époque. Même si je n’habitais pas à Los Angeles mais à New York, essayant désespérement, et en vain, d’être cool et underground. Nous avons fini par déjeuner ensemble et il a été adorable avec moi. Il n’en revenait pas que le souhaite tourner avec lui et moi qu’il veuille de moi! A tel point que je me demandais même s’il ne se moquait pas de moi. Niais non. Il m’a donné le scénario à lire en entier. A l’origine, mon rôle était prévu pour un homme. Mais il m’a dit qu’il serait prêt à le modifier si j’acceptais et qu’il était en pourparlers avec Gena Rowlands. Nous avons tourné très rapidement, en deux semaines, avec son équipe habituelle, à peine neuf personnes. Les deux premiers jours, j’ai été incapable de dire quoi que ce soit en présence de Gena Rowlands. Je suis une fanatique absolue des films de John Cassavetes et elle est mon actrice préférée. Je n’arrivais pas à croire qu’elle était assise derrière moi dans ce taxi! La majeure partie de notre dialogue se fait alors que nous nous regardons dans le retroviseur. Elle était belle, drôle. adorable, courtoise: tout ce qu’on peut attendre d’une femme comme elle. Mais j’ai été trop intimidée pour discuter de Cassavetes avec elle…

Dracula (id., 92) de Francis Ford Coppola.

Entre Edward et Dracula, je n’ai pas totirné pendant presque deux ans. On ne me proposait que des scénarios merdiques. C’est alors que je suis tombée sur ce scénario de Dracula qui circulait. Je l’ai donné à lire à Francis qui a décidé de le faire. Puis la Columbia a voulu le produire et tout s’est enchaîné. Ce qui me plaisait dans le scénario original, qui n’est pas celui qui a été tourné, c’est que toute la narration se faisait comme des chapitres de journal intime. J’ai pensé que ça donnerait un formidable film d’aventures, une sorte de thriller intellectuel. Ça n’a finalement pas été le cas.

Francis a filmé toutes les répétitions du fllm en vidéo comme a son habitude, une méthode que j’abhorre. Pour moi, les répétitions sont un exercice d’entraînement, un <>.

Le tournage lui-même a fait peser beaucoup de pression sur les épaules de Francis. Mais autant sur les miennes, sur celles de Gary [Oldman] et de Keanu [Reeves]. Pour tout le monde, en fait. Et pour tout dire, je n’étais pas au mieux de ma forme: j’étais fatiguée, tendue, pas très heureuse. D’abord, je n’aimais pas vivre à Los Angeles. Ensuite, je souffrais de graves insomnies. Je venais d’avoir 19 ans et j’avais l’impression qu’on attendait de moi que je sois davantage une célébrité qu’une actrice. Un dilemme que je ne savais pas comment résoudre. Il existe un moven très simple, mais je ne le connaissais pas à l’époque: dire <> plus souvent.

Dracula n’est pas un film que j’ai plaisir à regarder. Je n’aime pas mon rôle, pas plus que l’aspect stylisé de l’ensemble. J’étais persuadée que ce serait une sorte de Dracula à la sauce Merchant / Ivony. Mes costumes n’étaient pas réalistes et j’étais beaucoup trop maquillée: du coup, je me sentais complètement artificielle, comme un accessoire. Contrairement aux rumeurs, je me suis bien entendue avec Francis, Mais j’étais incapable de me détendre et d’appiécier quoi que ce soit. C’était aussi l’époque où j’avais choisi de jouer le rôle de la jeune artisle torturée! Mais cet état, j’en suis la seule responsable. J’avais des raisons personnelles de me sentir malheureuse pendant ce tournage.

Le Temps de l’innocence (The Age of Innocence, 93) de Martin Scorsese.

Aucune réserve. Un autre film en costume, mais j’adore ça. Martin est le meilleur. Si je commence à parler de lui, on ne peut plus m’arrêter! Il est le plus brillant. J’étais plus en forme, plus détendue et l’expérience a été formidable. Je devais me pincer pour réaliser que j’étais entourée de Michelle Pfeiffer et Daniel Day-Lewis. Régulièrement, au cours du tournage, Marty nous conviait à dîner chez lui et il nous passait des fllms dans sa salle de projection.

La Maison aux esprits (The House of Spirits, 93) de Bille August.

Prises de vue au Portugal et au Danemark. J’étais très fatiguée après le tournage du Temps de l’innocence. En même temps, je ne pouvais pas dire non à un tel projet, avec une telle distribution [Irons, Close, Streep, Banderas]. D’autant que j’avais adoré Pelle le conquérant. Bille est très gentil, sensible et attentionné avec les acteurs. On n’avait pas pu terminer une scène à cause de la pluie, ce qui nous forcait à la reporter à la semaine suivante, date à laquelle je devais retourner aux Etats-Unis. D’habitude, ça ne me gène pas, mais là, j’avais vraiment envie de rentrer à la maison. J’en ai parlé à Bille. sans rien exiger, et il a pris la peine de modifier le plan de tournage. Aucun réalisateur n’avait jamais fait ça pour moi.

Génération 90 (Reality Bites, 94) de Ben Stiller.

Film amusant et sympa pour lequel je n’ai pas eu franchement besoin de me creuser la tête. Je me suis contentée de répondre présente sur le plateau. La réussite du film tient simplement au fait que le courant passe entre les acteurs. Le film est exactement ce à quoi je m’attendais. Il a été bien accueilli et sera probablement très daté d’ici cinq à dix ans.

Little Women (94, sortie France en mai 95) de Gillian Armstrong.

Un remake des Quatre Filles du Dr March. Je me demandais comment on pourrait faire différent des versions précédentes. Le projet a mis du temps à se monter parce qu’il nous a fallu trouver un réalisateur. Dès le départ, je tenais à Gillian, dont j’aimais beaucoup le High Tide (inédit, 87). C’est quelqu’un qui sait éviter les clichés. Il nous a fallu la convaincre. Tourner avec une réalisatrice est si différent d’avec un homme. La plupart des réalisateurs ont la frousse de vous froisser et n’osent pas aborder certains sujets, de peur d’être traités de pervers…

Boys (inédit, 95) de Stacy Cochran.

Une petite production pour un film étrange. Une sorte de Blanche-Neige et les Sept Nains moderne. J’incarne une fille qui ne va pas bien dans sa tête. On sait qu’elle a des problèmes dès le début du fllm sans savoir exactement ce qui lui est arrivé. Après une chute de cheval, elle est recueillie par les pensionnaires d’une école de garçons. Ils la soignent et elle tombe amoureuse de l’un d’entre eux, plus jeune qu’elle. Ils flnissent par s’enfuir et se retrouvent à déambuler dans une fête foraine… Très intéressant, mais je ne sais pas ce que ça va donner, je n’ai pas encore vu la version finale.

How To Make An American Quilt (95) de Jocelyn Moorhouse.

J’ai terminé le tournage il y a à peine une semaine. Une histoire de femmes entre elles, de mémoire et de souvenirs qui s’entremêlent. Avec Ellen Burstyn, Anne Bancroft et Maya Angelou.